Pour ceux que cela intéresserait, voici ci-dessous un extrait de mon dernier roman (sorti le 14/09), où l'on peut découvrir comment est venu le sous-titre, Le raté magnifique. Cela permet aussi de se faire une idée du style de ce récit que je crois un peu atypique de nos jours...

Bonne lecture !

(le contexte : cela se passe lors d'une fête de collégiens où Blaise Cyrano a fait des étincelles, notamment pour clouer le bec à des sots par la flamboyance de ses mots... )

Acte deuxième

Au bal des illusions danse le désir avec la naïveté, jusqu’à ce que, « Bas les masques !», ordonne la réalité.

La pluie a cessé et la nuit est à présent totalement tombée, une nuit cristalline qu’un mince croissant de lune baigne d’une clarté diaphane. Tandis qu’au-dedans règne l’agitation joyeuse des fêtards du collège Jean-Rostand, Blaise Cyrano hume à plein cerveau l’apaisement parfumé qui suit le passage de l’orage. Il s’est assis sur les marches du perron du Tivoli et contemple rêveusement la pénombre qui règne sur l’esplanade arborée. La pesante installation à sa droite d’une volumineuse silhouette qui s’installe pesamment à sa droite le fait légèrement tressaillir.

— Pffou ! Quelle soirée ! C’est d’enfer, hein ?

— Je dirais même plus, d’enfer et de damnation.

— On ne t’a pas vu faire beaucoup de mal au buffet, tu n’avais pas faim ?

— Seulement de silence.

— Oui eh bien, regarde ce que je t’ai apporté...

L’attentionné garçon se penche sur sa droite pour ramasser à côté de lui une assiette en carton couverte de friandises et de canapés divers.

— J’ai aussi deux bières, mais tu n’en parles à personne, je les ai planquées juste pour toi et moi.

Il lui offre une des canettes, chapeautée d’un gobelet en plastique blanc.

Blaise considère l’offrande, esquisse un sourire puis, obligé par tant de gentillesse, se force à accepter:

— D’accord. Mais je vais seulement prendre... voyons, une cacahuète, un toast au saumon, une fraise Tagada... et un demi-verre de bière.

Et d’ajouter en riant :

— Avec ça j’ai le repas complet : entrée, plat, dessert et boisson ! Merci Antoine. Tu es vraiment un ami en or, que dis-je en or, en scandium !

— En scandium ? C’est quoi ce truc ?

— Le métal le plus cher au monde. Un minuscule lingot d’un gramme vaut 126 euros.

— Wouhaou ! Merci. Ça me flatte.

Un paisible silence s’instaure, que Ragueneau s’empresse d’assassiner :

— Dis-moi, Blaise, je n’ai pas l’impression que tu as un super moral en ce moment. Ça ne se voit pas, je te rassure, mais pour moi qui te connais bien...

— Depuis un mois.

— Oui, c’est ça. Eh bien, je te trouve... comment dire ?

— Prends ton temps.

— Tu vois bien ce que je veux dire ?

— Bien sûr.

Blaise laisse un soupir de mélancolie lui échapper. Il lève les yeux vers le croissant de lune au-dessus d’eux qui, malgré sa finesse, resplendit dans un ciel bleu de Prusse. Il baisse la tête et, considérant son ombre qui se dessine sur les marches, quasiment à ses pieds, il reprend :

— Non, tout va bien, tant que je ne le croise pas, ou qu’il ne se rappelle pas à mon bon souvenir.

Ragueneau affiche une mine perplexe.

— De qui parles-tu ?

Ils se regardent, et comme s’il avait lu la réponse dans le doux regard triste de son camarade, le gros garçon lance :

— Ah oui, de ton menton !

— Ce n’est pas un menton que ce sabot, c’est une croix... de plomb qui plus est, un boulet, une enclume plantée dans mon cerveau.

— Là, tu exagères !

— En tout cas, voici un douloureux fardeau qu’il me faut porter, non sur le dos, mais sous mon nez, en permanence, telle une pancarte infamante. Si encore il me rendait célèbre, comme celui des frères Bogdanov.

— Mais tu es déjà célèbre, en tout cas dans notre collège. Et après ton exploit de ce soir, ça va causer grave, tu peux me croire.

— Et alors ? Quel intérêt ?

— Quand même... Ce n’est pas ton menton qui t’empêchera de réussir dans la vie.

— Réussir ma vie m’importe davantage.

— Ah ? C’est quoi la différence ?

Blaise redresse le buste puis, imitant la voix d’un prof qui annonce à sa classe une joyeuseté notée sur vingt, il clame :

— Au boulot, Ragueneau. Vous me pondrez dix pages sur le sujet pour lundi !

— Pitié, je ne la reposerai plus, m’sieur ! Blague à part, qu’est-ce que tu attends vraiment de la vie ? Tu sais ce que tu veux faire plus tard ? Moi, ce que je constate depuis que je te connais, c’est que rien n’a l’air de te concerner. Tu survoles, tu batifoles... tu te donnes des airs frivoles.

— Et toi, tu fais des rimes ? Méfie-toi, je pourrais être jaloux.

— Si seulement ça pouvait être vrai. Donc, c’est quoi ton trip... ? ?... Poil au slip !

— Être admirable en tout. Je voudrais faire de ma vie une œuvre d’art et une source de fierté permanente, mais cette difformité qui pend sous ma bouche massacre le moindre espoir qui pointe le bout de son nez. Dans toutes mes entreprises, il a un temps d’avance pour me les saboter. Que je vienne à l’oublier, son ombre sur un mur me gifle la mémoire, et quand je croise un miroir, il a toujours l’air de ricaner de mon infortune... Regarde comme il tire sur les commissures de ma bouche, ne croirait-on pas que ce rictus est un mépris modelé par un sculpteur maladroit ? (Ragueneau fait mine de ne pas partager ce point de vue, mais son expression d’embarras est tellement évidente...) Pour les gens comme toi, les âmes fortes, une telle monstruosité ne sera jamais un handicap à l’amitié, pour les animaux non plus, mais alors pour les moqueurs, les indigents de l’esprit, c’est la fête aux quolibets. Et que dire des filles... ? ?...

— Alors, là, je t’arrête tout de suite ; tu séduis, je peux te le jurer. Tu n’as pas vu comment Cléa te dévorait des yeux ?

— Ah oui ? C’est trop sympa de me remonter le moral avec un tel argument. Mais es-tu sûr qu’elle n’était pas plutôt subjuguée par ma réputation, précédée d’un quart d’heure par mon magistral menton ? (Ragueneau hausse les épaules.) Et quand bien même aurais-tu raison, comment une fille, même sensible comme un moineau qui, comme tu le sais, ne s’éprend qu’une seule fois dans sa vie, pourrait-elle aimer un raté ?

— Un raté, si tu veux, mais un raté magnifique !

Blaise dévisage son camarade, à la fois stupéfait et admiratif.

— Quelle réplique ! On dirait du Cyrano.

. (Il se rembrunit pour poursuivre :

—.) Magnifique ou pas, il s’agit quand même d’un loupé magistral, poursuit-il. Je me répète, une fille pourrait-elle partager un tel fardeau ? Je veux dire, m’aimer d’un amour vrai ? Silence ! Moi seul connais la réponse, et elle est claire : c’est impossible !

Il soupire puis, baissant le regard, conclut dans un murmure :

— Et pourtant, cet amour vrai, moi je le connais...

— Oh ! Ai-je bien ouï ? Monsieur serait-il amoureux ?

— Et alors, est-ce que ce serait si insolite ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais... dis-moi vite de qui il s’agit !

Trahi par lui-même, et heureux que ce soit devant un confident aussi bienveillant, Blaise consent à répondre, par énigme cependant :

— Chez les Cyrano, poètes et chevaliers depuis Charlemagne, on ne sait se perdre que pour la plus douce des créatures. Elle est forcément joyeuse, discrète et pourtant rayonnante. Elle a la finesse des esthètes et l’amour des lettres. Elle est tout simplement belle, en profondeur comme en apparence, belle et vraie. [...]

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